Il y a la maladie, et ce que l’on s’en représente. Tentons donc d’apporter une lumière sur les modèles habituels de la représentation de la maladie dans notre société. 
 


Le siège des maladies


Les lésions, les maladies, doivent avoir un siège. Ne parle-t-on pas souvent d’un « foyer » ? Cela sans doute parce que le fait que les maladies soient isolables, localisables, rassure. En symétrie, un autre modèle, relationnel lui, inscrit la maladie comme la conséquence d’une rupture entre l’homme et son environnement.
 


Des modèles de représentation divers et variés


D’autres modèles peuvent être caractérisés. Ainsi un modèle exogène, faisant intervenir l’action d’un élément étranger, réel ou symbolique, et jusqu’au milieu au sens le plus large, et un modèle endogène, cette fois du point de vue de l’individu ; un modèle additif, par la présence de quelque chose, ou soustractif, par défaut ; enfin un modèle maléfique, dans la logique de la position d’un mal absolu, ou au contraire bénéfique.


 
À la croisée des modèles


À la croisée de ces modèles, un modèle de référence commun peut s’édifier selon deux grands axes de pensée, l’un dirigé vers la maladie, l’autre s’adressant au malade, en regard desquels les modèles thérapeutiques viendront s’inscrire tout naturellement : ici une riposte allopathique, là homéopathique. La riposte allopathique, dirigée contre un élément extérieur, est la plus commune. La plupart de nos médicaments ne sont-ils pas des « antis » (antalgiques, antibiotiques, anticoagulants, antidiabétiques, antiépileptiques, anti-inflammatoires, antihypertenseurs, antispasmodiques, antiseptiques, antithrombotiques, etc.) ?



J’ai du cholestérol…


En ce qui concerne la nutrition, ces propos rapportés en consultation (« J’ai du cholestérol », « J’ai de la tension », « J’ai attrapé le diabète », « Mon diabète n’est pas stable ») sont très éclairants. La nourriture est même un des adversaires préférentiellement désignés. L’aliment est « bon » ou « mauvais » ; « autorisé », « permis » ou « interdit » ; et assimilé en définitive à un additif toxique, au même titre qu’un « E quelque chose » sur les étiquettes normalisées des produits. En témoigne aussi la teneur des ouvrages consacrés aux risques alimentaires.


En regard du cholestérol, dont on signale « la présence » ou « l’absence » (avec un raisonnement en oui/non, et non en degré, en taux), l’événement afférent – l’infarctus – est présent, ou pas. L’expression « un début d’infarctus » est à comprendre comme le témoin d’un événement survenu à part entière, mais a minima, et non pas comme celui d’une graduation de sévérité. La confusion est donc faite entre le risque, l’alerte, l’événement, l’incident, et l’accident même. Les propos relevés encore en consultation : « un début de pneumonie », « un début de phlébite », « un début d’embolie », voire un « début de coma » (hypoglycémique), ou à l’inverse « une anémie complète », sont de la même veine.


 
C’est mon sang qui le réclame !


Quand le lien entre une maladie et un toxique repérable ne peut être établi, un modèle endogène pourrait être évoqué. Mais c’est en réalité toujours le même modèle exogène. Les gènes et l’anomalie génétique impliquent encore une extériorité, mais « importée » : la parentalité. On peut faire le même raisonnement avec le diabète, d’ailleurs volontiers héréditaire. Ce dernier peut entraîner une atteinte de la rétine (la rétinopathie). Mais le sujet diabétique ne s’exprime pas de cette façon. Quand la rétine est atteinte, il dit volontiers qu’il a du « diabète dans l’œil ». Ce qui pourrait vouloir dire que ce diabète, que l’on a « attrapé », fait ensuite une migration dans différents organes, à l’instar du virus voyageur. On peut donc le retrouver dans l’œil (on imagine la scène où l’ophtalmologue, procédant à un examen du fond d’œil dirait : « ça y est, je le vois ! Je vois le diabète ! »), mais aussi, dans sa grande migration, dans les reins, dans les nerfs… (Dans un malsain retour, le diabète qui résulte pour partie d’un déséquilibre alimentaire procède lui-même par « dévoration », organe par organe). À moins qu’il ne soit dans le sang. Que veulent dire en effet ces phrases ? « Albert (diabétique), vous qui m’avez rapporté le plaisir plus fort que vous de déguster au retour du travail une bonne tartine de pain sucré passée au four : c’est mon sang qui le réclame ! ? Et vous, Philippe (qui pesez 130 kg), amateur de tripes au petit-déjeuner : c’est mon corps qui l’exige ! ? »
 


La maladie comme mal absolu


La représentation de la maladie comme mal absolu est privative de sens. Seul le « hasard » pourrait rendre compte des phénomènes pathologiques. Une telle représentation a pour corollaire la toute-puissance de la médecine. Du signe au mal, puis du mal au péché, il n’y a bientôt plus qu’un pas. Or, nous sommes parfois au bord du gouffre…


 
Nature du degré


Si on a pu chercher avec l’alimentation un élément pathogène seul et unique, la recherche des « facteurs de risque » des maladies cardiovasculaires s’orientera de la même façon en raisonnement établi élément par élément, en cochant oui ou non en regard des éléments séparés suivants :

 

 

  • - L’hypercholestérolémie 
  • - Le diabète 
  • - L’hypertension artérielle 
  • - Le déséquilibre alimentaire 
  • - Etc.


La présente catégorisation des facteurs n’est pas pleinement pertinente, dans la mesure il n’y a pas de valeur seuil pouvant faire distinguer à l’échelon individuel une « zone santé » du niveau conférant, lui, un risque d’événement clinique plus élevé. Et pour peu que l’on ait repéré plusieurs anomalies, le raisonnement est plutôt celui d’une addition que d’une intégration. Des facteurs singuliers au pluriel, en quelque sorte !
 


Parlez à mon corps, ma tête est malade…


La science médicale ne peut pas se contenter d’être une adaptation à des normes sociales. Le traitement des affections chroniques ne peut pas non plus pérenniser le clivage traditionnel du corps et de l’esprit ; avec d’un côté le corps, objet de la science, et de l’autre la tête, encore malade par la force des choses, au point qu’il faille systématiser la prescription des psychothérapies (sous des formes elles-mêmes diverses et variées).


Car « mon » cholestérol, c’est moi !

 

 

Auteur : LALAU Jean-Daniel (Pr - Médecin nutritionniste)

 

Publié le 10/12/2020